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Catégorie : typographie

Ils sont fous, ces chiffres romains!

Les exemples pas si classiques de Breguet, Cartier et Roger Dubuis

Dans mon article précédent, je mettais l’accent sur la manière dont la typographie des chiffres participe à la construction des valeurs d’une marque horlogère. En plus de la forme des chiffres, on peut citer 2 choix majeurs : pas de chiffres (chiffres éludés ou remplacés par des indexes), ou chiffres arabes ou romains.

C’est à ce dernier choix que cet article est consacré. Certes, on pourrait penser que les chiffres romains sont toujours choisis pour évoquer le classicisme… et l’on se tromperait. Ils ont la particularité d’être très graphiques : ce ne sont jamais que des bâtons avec différentes inclinaisons et agencements.

Faciles à lire même lorsqu’ils ont la tête en bas, ils tournent autour de l’axe des aiguilles sans devoir changer d’orientation en cours de route. Notez le chiffre 4 que l’on écrit alors volontiers avec quatre bâtons plutôt que IV pour éviter toute confusion avec le 6 (VI).

Voyons comment trois marques horlogères personnalisent les chiffres romains.

 

Breguet

la perle de précision

Fins, étroits et espacés, les chiffres romains Breguet sont ceux d’un instrument de mesure, dans toute sa dimension historique. Les différents caractères d’un nombre – I, V, X – sont liés par leurs empattements, de sorte que chaque nombre forme une unité compacte. Petite silhouette noire, il fait sobrement écho aux fantasques décors guillochés : le chiffre Breguet est une émanation de la finesse et de la précision, un petit bijou de classicisme aux proportions idéales. On notera la dimension humaniste du lettrage, qui, grâce à ses empattements légèrement irréguliers et aux extrémités arrondies fait nécessairement penser au travail manuel. Le grand espace qui sépare chaque numéro témoigne de la précision de l’outil de mesure, l’aiguille ne pouvant pointer le nombre que pendant un court laps de temps.

 

Cartier

le chic ostentatoire

Pour la marque à la panthère, « shape your time » n’est pas un simple slogan. Icône de la marque, le modèle Tank présente des chiffres romains fortement inclinés, comme les rayons d’un soleil autour de l’axe des aiguilles, soulignant sa forme rectangulaire caractéristique. Ostentatoires, les chiffres Cartier sont repérables au premier coup d’œil grâce au contraste très appuyé entre des pleins très noirs et des déliés filiformes. La géométrisation de l’art déco est passée par là, proposant une relecture graphique décomplexée des chiffres romains.

Les versions squelettées de la Rotonde sont d’ailleurs un bel exemple de cette réinterprétation graphique des chiffres romains : ils deviennent éléments architecturaux tels les profilés métalliques d’une minuscule verrière typographique derrière laquelle le mouvement est en cage.

 

Roger Dubuis

la cadence jazzy

On passe un nouveau cap en direction de l’abstraction du chiffre romain chez Roger Dubuis. Sans empattements, les éléments I, V, X se rapprochent plus encore de simples indexes. Mais ça n’est pas tout : plus épais vers l’extérieur du cadran que vers l’intérieur, le chiffre est volontairement déformé, comme le serait un reflet au Palais des Glaces, pour épouser au mieux le cadran circulaire. Sa forme est particulièrement étirée sur les modèles Dame. L’on se détache alors de sa lecture pour ne plus en retenir que le rythme graphique, et c’est l’aspect saccadé du temps qui apparaît. Les variantes noires et blanches de l’Excalibur évoquent d’ailleurs, dans une cadence jazzy, les touches d’un piano.

En horlogerie comme dans tous les domaines, la typographie est essentielle. Les bons choix typographiques résolvent des problématiques de lisibilité, convoquent des valeurs qui renforcent le positionnement de la marque et lui confèrent son unicité.

 

Petit bestiaire typographique de l’Avent

Tout au long du mois de décembre 2017, nous nous sommes mis au défi de créer chaque jour une illustration : un animal basé sur la date dans une police de caractère différente. Un beau prétexte pour vous partager notre passion pour la typographie et exercer notre créativité !


Note : au-dessous de chaque numéro, nous vous donnons un lien où acheter la typographie présentée. Dans la mesure du possible, nous avons également ajouté un lien où télécharger gratuitement une typographie libre de droits que nous avons jugée relativement équivalente.


BASE 12

BASE 12 est un caractère typographique dessiné en 1995 par Zuzana Licko. Co-fondatrice du célèbre magazine de design graphique américain « Emigre », elle est l’une des figures les plus importantes du graphisme des années 1990.
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GARAMOND

Garamond est l’un des caractères typographiques les plus connus. On le doit au célèbre graveur français Claude Garamont (1480–1561), dit « Garamondus ». Il collaborera avec l’imprimeur érudit Robert Estienne, puis verra son caractère adopté par la Cour de France pour toutes ses publications écrites. Ses poinçons en plomb lui survivront et continueront à populariser le caractère dans toute l’Europe. Il sera redessiné et réinterprété par les plus grands noms de la typographie, donnant vie à de nombreuses versions : Stempel Garamond, Adobe Garamond, Granjon, ITC Garamond… Garamond a notamment soutenu le « Think different » d’Apple dès 1984 et il est utilisé par les ouvrages de la Pléiade – excusez du peu  Si le sujet vous intéresse, nous vous conseillons cet excellent roman d’Anne Cuneo.
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DIDOT

La fin du XVIIIe siècle voit apparaître un papier vergé de qualité supérieure ainsi que des encres à séchage rapide, évitant le « bavage » des caractères imprimés. Cette nouvelle précision permet au graveur Firmin Didot d’imaginer des lettres très contrastées, avec des parties épaisses (les pleins) et d’autres extrêmement fines (les déliés), ainsi que des empattements filiformes. Le Didot symbolisera le renouveau de la typographie française à l’heure de la Révolution, et il sera si fréquemment utilisé qu’il nous transmet aujourd’hui une idée de classicisme à la française, comme en témoigne par exemple le logo du Musée d’Orsay. Depuis son utilisation en 1998 pour le logo de la série Sex and the City, il a une nouvelle connotation d’élégance et de féminité qui l’a fait adopter par des magazines tels que Vogue, Vanity Fair et Elle.
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Didot symbolisera le renouveau de la typographie française à l’heure de la Révolution, et il sera si fréquemment utilisé qu’il nous transmet aujourd’hui une idée du clacissisme à la française

COPPERPLATE

Dessiné par Frédéric Goudy en 1905, le Copperplate Gothic est inspiré des lettres gravées – les « incises » –, d’où ses empattements à peine visibles qui correspondent à une pratique habituelle en gravure. Copperplate signifie d’ailleurs « plaque de cuivre », un matériau de tout temps cher aux graveurs. Son côté « classique revisité » fera du Copperplate un caractère très populaire tout au long du XXe siècle, notamment pour les cartes de visite d’avocats ou de médecins. On le retrouve dans le logo de Universal Pictures jusqu’en 2012, et dans celui de la marque horlogère Breitling, chez lesquels il a la fonction d’asseoir une légitimité sans la lourdeur du classicisme.

MINION

En 1987, le typographe californien Robert Slimbach intègre l’équipe d’Adobe – l’entreprise qui commercialise Photoshop et tous les autres logiciels utilisés par les graphistes. C’est dans ce cadre qu’il créera l’Adobe Garamond, le Minion et le Myriad, trois caractères extrêmement répandus aujourd’hui. L’intérêt du Minion réside notamment dans ses très nombreuses graisses (du très fin au très gras) et dans son alphabet enrichi par des lettres grecques, cyrilliques, des symboles mathématiques, des capitales décoratives… Utiliser Minion, c’est l’assurance d’avoir tous les caractères à disposition, quoi qu’on écrive !
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NEUTRAFACE

Neutraface, c’est l’histoire d’un outsider qui a conquit le monde. C’est l’histoire d’une rencontre entre une fonderie de caractères indépendante : House Industries, créée en 1994 par trois amoureux de la typographie écrite à la main, du skateboard et du punk rock, et d’un jeune typographe, Christian Schwartz, qui voulait rendre hommage à l’architecte progressiste Richard Neutra. Parfaite harmonie entre fonctionnalisme et humanisme, les constructions de Richard Neutra étaient si abouties qu’il avait même pensé à en designer la signalétique. Ce sont ces quelques lettres, glanées sur les différents bâtiments créés par l’architecte, dont Schwartz s’est inspiré, travaillant en étroite collaboration avec son fils, Dion Neutra, pour restituer sous la forme d’une typographie cet esprit géométrique, harmonieux et humain.
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CHARTER

Conçu par Matthew Carter en 1987, le Charter est un exemple contemporain de la manière dont la typographie est en lien avec son époque, ses préoccupations idéologiques mais aussi simplement techniques. Les années 1980 représentent l’avénement de l’informatique. Constatant que les typographies classiques, telles que le Garamond, sortent mal sur les imprimantes basse résolution de l’époque, Carter décide de partir de cette contrainte pour créer le Charter, avec des empattements notablement épais pour éviter qu’ils ne bavent à l’impression. Matthew Carter a bien compris l’esprit de son temps et ses contraintes techniques, puisque vous connaissez tous les typographies qu’il a créé dans les années 1990 pour Microsoft : Georgia, Verdana, Tahoma.
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AKKURAT

Voici l’Akkurat. Tout le monde connaît Helvetica, la mythique typographie créée par Max Miedinger en 1957. Mais saviez-vous qu’elle est nommée ainsi parce que notre pays a initié le « style international suisse », un mouvement dont la principale valeur est la fonctionnalité ? En 2002, le graphiste suisse Laurenz Brunner, entouré de typographies trop fantaisistes à son goût, décide de créer un caractère fonctionnel, favorisant la mise en valeur du contenu, dans la plus grande tradition du graphisme suisse et dans l’élégance formelle d’Helvetica : l’Akkurat était né.
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CHARLEMAGNE

La typographe américaine Carol Twombly s’est beaucoup intéressée aux inscriptions anciennes, telles que celles gravées sur la colonne trajanne à Rome, ou aux calligraphies carolingiennes. Le caractère Charlemagne, qu’elle a créé en 1989, est inspiré de sa recherche sur les calligraphies d’un manuscrit anglo-saxon du Xe siècle, le Benedictional of Saint Aethelwold. Mais les typographies historiques ont-elles une place dans notre monde moderne ? Imaginez ces lettres carolingiennes avec une lampe de bureau bondissante… ah oui, tiens, c’est le logo du studio d’animation Pixar !
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FUTURA

Aaah le Futura ! Créé par l’allemand Paul Renner en 1927, ce caractère exprime pleinement les idées de son temps : une foi dans le progrès, le rationalisme, dans un futur utopique où tout serait à la fois fonctionnel et beau. La plaque de commémoration laissée par les premiers hommes en 1969 sur la Lune est écrite en Futura. Avec ses lettres arrondies basées sur des cercles parfaits, ses jambages impeccablement droits, Futura affiche un idéal de simplicité formelle qui a séduit des générations d’architectes et de graphistes, pour devenir par la suite la typographie d’un ton direct et clair : Canal+, les enseignes SNCF, et longtemps, le roi du design à la scandinave : Ikea
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Futura exprime pleinement les idées de son temps : une foi dans le progrès, le rationalisme, dans un futur utopique où tout serait à la fois fonctionnel et beau.

CASLON

“When in doubt, set in Caslon” (« Dans le doute, utilisez du Caslon »), dit un adage, tant ce caractère est un classique du monde anglo-saxon. Gravé par l’anglais William Caslon en 1725, le Caslon est à la fois élégant et robuste. En créant ce caractère, Caslon a permis à l’Angleterre de devenir indépendante de son fournisseur hollandais de caractères en plomb. Les poinçons (c’est le nom qu’on donne aux caractères en plomb) du Caslon se sont ensuite répandues à travers tout l’empire britannique… dont l’Amérique du Nord où elle servit à imprimer la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique !
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GOKU

Avec toutes les typographies historiques croisées dans ce Bestiaire, vous vous dites peut-être que rien ne se crée plus dans ce domaine… alors détrompez-vous ! Si les caractères sont aujourd’hui dessinés sur un logiciel de dessin vectoriel comme Adobe Illustrator plutôt que gravés dans du métal, la création de caractères typographiques est toujours très active, revisitant sans cesse notre perception de l’alphabet, poussant jusqu’à ses limites la lisibilité, réinterprétant des codes anciens… C’est le cas du Goku, un caractère contemporain créé par Anthony James, qui accentue démesurément le contraste entre les pleins et les déliés initié au XVIIIe siècle par le caractère Didot.
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Making-of

UNIVERS

Le caractère Univers a fait date dans l’histoire de la typographie. Créé dans les années 1950, une époque où écrire de longs textes en caractères sans empattements étaient encore peu conventionnel, il est directement commercialisé en 20 graisses différentes – une première ! Mais si nous pourrions vous parler des heures de cette indémodable typographie, nous souhaitons avant tout vous donner l’occasion d’entrer dans la pensée de son créateur, l’immense typographe suisse Adrian Frutiger, à travers cette petite phrase toute simple et tellement belle : « La typographie doit être aussi belle qu’une forêt, et non pas à l’image de la jungle en béton des immeubles… Il faut laisser de la distance entre les arbres, de l’espace pour y respirer et pour pouvoir y vivre. »
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YANONE KAFFEESATZ

Premier caractère dessiné par Jan Gerner, le Yanone Kaffeesatz (2004) est un hommage aux enseignes des maisons de café des années 1920. Ce caractère possède une spécificité qui le fait tout de suite remarquer : curieusement, ses lettres les plus grasses sont aussi les moins larges. Dans un langage de typographe, cela donne : « Plus elle est grasse et moins elle chasse »  Gerner décide de distribuer sa typographie gratuitement… ce qui s’avère être une excellente idée puisqu’elle fait alors le tour du monde et lance sa carrière.
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FF META

On l’a surnommée l’« Helvetica des années 90 » tant elle a été utilisée durant cette décennie. C’est la typographie de la Bible du graphiste suisse romand, le « Guide du Typographe ». Elle est robuste, très lisible en petite taille bien qu’un peu informelle. On la décrit comme une linéale humaniste, c’est-à-dire qu’elle ne possède pas d’empattements et que les caractères sont réduits à leur essence, mais que ses formes rappellent la douceur de l’écriture manuelle. On la doit à un grand nom allemand de la typographie : Erik Spiekermann. Et elle se nomme : FF Meta.
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ZAPFINO

Zapfino, c’est l’histoire de David Siegel, un docteur en informatique de l’université de Standford, qui cherchait un nouveau défi dans les années 1980. Le domaine de la typographie en proposait justement un, et de taille : comment reproduire l’écriture humaine ? Il parla au typographe Hermann Zapf de son idée de créer une typographie avec de nombreuses variations de chaque caractère, qui seraient utilisés selon le contexte – par exemple, un « e » serait différent selon qu’il se trouve au milieu ou à la fin d’un mot, ou suivi par telle ou telle lettre. Le projet ne se concrétisa finalement qu’en 1998, donnant vie à un petit bijou calligraphique basé sur l’écriture manuscrite d’Hermann Zapf. Et c’est peu après, avec l’apparition du format de polices de caractères OpenType, que le St-Graal de la typographie numérique fut enfin atteint : 65’536 caractères possibles dans une seule typographie, et la possibilité de les combiner selon le contexte.
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SWIFT

Le vol du martinet (en anglais « swift ») est vif comme l’éclair. Ce sont les formes de cet oiseau taillé pour la vitesse qui ont inspiré le dessinateur de caractères allemand Gerard Unger lors de la création de cette typographie, le Swift, en 1985. Ses courbes sont tendues, et ses empattements caractéristiques semblent taillés d’un coup de scalpel net et précis : pas de doute, cette typo parle de performance ! Et pour cause : Gerard Unger a dessiné le Swift pour la presse quotidienne, imprimée sur du papier de faible qualité et à très haute vitesse – il a dit de sa création « J’ai designé le Swift pour en faire un survivant ! ».
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MYRIAD

Fermez les yeux et imaginez le mot iPad. Ou iPhone. Ou iPod si vous êtes vintage. Il y a de fortes chances que vous le voyiez dans sa typographie d’origine, le Myriad. Imaginé par Robert Slimbach et Carol Twombly pour Adobe Systems – l’éditeur de Photoshop – le Myriad est devenu un emblème des années 2000. Clarté et neutralité sont les maîtres mots de cette typographie sans empattements aux courbes humanistes. Revoyez-la dans le contexte du début des années 2000 à travers la campagne « Silhouettes » pour l’iPod.
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TRAJAN

Quel est le point commun entre Star Wars, Titanic, Games of Thrones et Minority Report ?Vous l’avez deviné : c’est la typographie utilisée pour leurs titres, le majestueux Trajan. En l’an 113, l’empereur romain Marcus Ulpius Traianus voit ses succès militaires mis en valeur sur un monument, une colonne qu’on nommera d’après son nom « Colonne Trajane ».Célèbre pour ses gravures en bas relief, ce monument romain comporte également une plaque gravée de caractères imposants qui inspirera de nombreux typographes, dont Carol Twombly, qui dessinera sa version en 1989. Rien de tel que le Trajan pour asseoir sa légitimité, représenter l’excellence et la noblesse, et convoquer les valeurs dramatiques et solennelles de la Rome antique, comme l’a bien compris l’industrie du cinéma.
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Rien de tel que le Trajan pour asseoir sa légitimité, représenter l’excellence et la noblesse, et convoquer les valeurs dramatiques et solennelles de la Rome antique, comme l’a bien compris l’industrie du cinéma.

GOTHAM

Vous vous souvenez des centaines de bannières HOPE brandies par les américains durant la campagne de Barack Obama en 2008 ? On doit ces lettres qui sentent bon les cookies et la liberté au typographe Tobias Frere-Jones, auteur du caractère Gotham. Pour créer Gotham, Frere-Jones a sillonné les rues de New York avec son appareil photo, à l’affût de tous les signes typographiques qui s’offraient à lui. C’est sur la base de cette collection de petits bouts d’Amérique qu’il a créé ce caractère frais, fort, masculin, géométrique. Sentant le potentiel de Gotham dans la transmission d’un message à la fois simple et profond, l’équipe de campagne d’Obama l’a adopté – créant au passage l’une des campagnes présidentielles les plus réussies de l’histoire. Par ailleurs, si vous vivez en Suisse romande, vous la voyez probablement tous les jours… sur le site de la RTS !
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BRANDON GROTESQUE

Influencé par les typographies sans empattements des années 1920, Brandon Grotesque surfe sur notre attirance pour le vintage. Avec ses petits caractères aux looongs jambages, ce caractère joue l’élégance. Pas guindé pour un sou, il fait contraster sa clarté géométrique avec des petits arrondis qui adoucissent le bas de chaque lettre. Pas de doute, en dessinant le Brandon Grotesque, le typographe Hannes von Döhren a su trouver un juste milieu entre hommage aux années 20 et langage graphique contemporain ! Walmart et Amazon ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, puisqu’ils ont récemment eu recours à cette typographie pleine de personnalité pour leur communication.
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MOSTRA

Excentrique, le Mostra est la typographie Art Déco par excellence. Un grand titre en Mostra sur une affiche, et nous voilà propulsés dans l’Italie des années 1930. La géométrisation est passée par là : des O totalement ronds, des A en forme de triangles parfaits, les lettres sont tantôt condensées tantôt larges au détriment du sacro-saint confort de lecture. Des cartes postales touristiques à l’affiche de l’exposition faisant l’apologie des premières années de la révolution fasciste (1933), le typographe Mark Simonson a capturé dans ce caractère fantasque la recherche d’idéal formel de cette période de l’histoire.
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BICKHAM SCRIPT

Évoquer graphiquement le classicisme, le luxe et l’authenticité n’est pas une mince affaire. Comme dans la haute horlogerie et le chocolat fin, en graphisme, on transmet ces valeurs en montrant l’apport de l’humain – de l’horloger penché sur son établi au Maître chocolatier qui brasse la crème : ici, c’est la calligraphie qui entre en jeu. La longue tradition européenne de la calligraphie à la plume soutient ce message tout de patience et de savoir-faire. La typographie Bickham Script est l’une des représentante de la grande famille de caractères que l’on nomme les Scriptes. C’est inspiré des imprimés de George Bickham, graveur du XVIIIe siècle, que l’américain Richard Lipton crée cette typographie dont chaque caractère existe en une vingtaine de versions, afin de simuler au mieux les variations de l’écriture manuscrite.
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Imaginez le changement de paradigme : l’atelier de Gutenberg réalisa 180 Bibles en 3 ans… c’est le temps qu’il aurait fallu à un moine copiste pour en calligraphier une seule !

AT OLDE ENGLISH

Dernier spécimen de ce Petit Bestiaire Typographique de l’Avent, le caractère AT Olde English est un représentant de la famille des Textura. Les Textura font partie des écritures gothiques, que l’on nomme ainsi à cause de leurs arrondis brisés, évoquants les arcs de l’architecture gothique. Pourquoi finir ce Bestiaire avec une typographie Textura ? Pour boucler la boucle, parce que nous serons ainsi revenus aux origines de la typographie. Autour de 1455, à Mayence en Allemagne, Johannes Gutenberg achève le premier livre imprimé de l’histoire, la Bible à 42 lignes (c’est le nombre de lignes par page, et on la surnomme très poétiquement « B42 »), composée en Textura. Imaginez le changement de paradigme : l’atelier de Gutenberg réalisa 180 Bibles en 3 ans… c’est le temps qu’il aurait fallu à un moine copiste pour en calligraphier une seule ! L’invention de l’imprimerie rendit le savoir accessible et mobile. Et depuis lors, la typographie devint la voix des idées de son temps. Merci d’avoir suivi ce Petit Bestiaire avec autant d’intérêt. Il trouve maintenant son point final, mais vous enjoint à cultiver vos points d’interrogation.
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Montre-moi tes caractères, je te dirai quelle marque horlogère tu es

En communication, on a coutume de dire que 80% du message n’est pas concrètement formulé : c’est la gestuelle, le ton de la voix, la posture, qui transmet la plus grande part de l’information. Dans le message écrit, il en va de même : la police de caractère (ou « typographie ») donne le ton du message.
Dans l’horlogerie haut de gamme, les cadrans mettent en scène des chiffres qui participent à nous emmener dans l’univers de la marque et le concept du produit. Romains ou arabes, décalques ou appliques, ils ne sont pas que matière : ils sont aussi formes. Toujours en équilibre entre technicité et poésie, les marques horlogères font des choix typographiques significatifs, dont je vous propose de découvrir quelques exemples.

Deux stratégies

Pour certaines marques, la typographie du cadran est une réelle signature, tandis que d’autres en changent complètement selon le modèle.
Chez Richard Mille et Officine Panerai, la typographie fait partie intégrante de la signature de marque
À l’inverse, chez Breitling et Hermès, la typographie peut varier en fonction des modèles

Audemars Piguet

Sans empattements pour maximiser leur lisibilité en petit corps, les chiffres sont étroits, rapprochés et fermés. Dans la plupart des modèles, le chiffre se fait discret, méticuleusement aligné dans le prolongement des index, pour ne pas perturber l’équilibre graphique caractéristique de la marque entre les index et les vis.

Breitling

De par leur profusion et leur forme basée sur un rectangle aux coins arrondis, les chiffres Breitling évoquent un tableau de commande aéronautique. Plusieurs modèles utilisent en complément de très grands chiffres de la gamme des « stencil », dont les gouttières très caractéristiques permettent de découper les caractères pour en faire des pochoirs. Ce procédé de marquage au pochoir est notamment très utilisé par l’armée, et ce sont ses qualités de fiabilité et de robustesse que Breitling convoque à travers ce choix typographique.

Hermès

Chez Hermès, c’est l’audace qui prédomine. Le choix typographique est totalement décomplexé, c’est un élément de mode qui donne à chaque modèle sa singularité. J’en veux pour preuve le modèle Slim, dont les chiffres, dessinés par Philippe Apeloig, comportent des « lignes parfois interrompues, espaces silencieux dans le dessin, qui figurent la cadence du temps ».

Panerai

Chez Panerai, les chiffres sont géants, comme un sous-marin et les océans qu’il sillonne, ce qui permet de mettre en valeur leur aspect ouaté. Tout dans leur forme est atténué, de leurs terminaisons rondes (le bas des 1, par exemple), à la légère courbe dans la diagonale du 2 : on peut immédiatement entendre le son déformé des grandes profondeurs. Fait remarquable, le style « pochoir », dont il était déjà question chez Breitling, est ici réinterprété d’une manière particulièrement douce, puisque les 6 et les 9 sont ouverts plutôt que coupés.

Richard Mille

Chez Richard Mille, le chiffre est totalement anguleux : pas la moindre courbe en vue. Les terminaisons ont même des angles extrêmement aigus, à mettre en relation avec le côté pointu de la marque. Le contraste entre les pleins et les déliés est lui aussi poussé à l’extrême : chez RM, tout est dans l’équilibre entre impact et finesse, la tension de la performance est palpable. À noter, la prédilection de la marque pour les chiffres de style « outline » (en filet) à mettre en rapport avec son intérêt pour l’exploration du lien entre l’intérieur et l’extérieur de la montre.

Depuis l’invention de l’imprimerie vers 1450, la typographie a accompagné toutes les évolutions de notre société. Par le truchement de nos références culturelles communes, elle permet de convoquer des valeurs fortes qui renforcent le positionnement des marques horlogères.